• De l'intérêt de faire la gueule sur les photos pour les écrivains

     Chacun sait désormais à quel point, de nos jours, il est nécessaire de travailler son image afin de réussir dans ses entreprises (voyez Trump, par exemple). Ce constat est aussi valable pour les auteurs indépendants, qui passent une partie non négligeable de leur temps à hanter les réseaux sociaux afin de faire connaître leur oeuvre auprès du plus grand nombre. 

    Pierre angulaire de cette communication : la photo de profil. Quelle contenance ? Quel éclairage ? Quel arrière plan ? Quelle attitude adopter pour convaincre tous ces amis que l'on n'a jamais rencontrés de s'intéresser enfin à nous ? (Entendre par là : à cliquer sur le bouton "achat" de notre dernière production).   

     Le simple bon sens nous interdit de recourir aux photos de vacances où l'on apparaît, soleil dans les yeux, en slip de bain défraîchi, arborant fièrement une truite de 40 cm pêché dans la rivière du coin. Dans le même ordre d'idée, la photo de permis de conduire est à proscrire, comme toute pièce administrative qui pourrait nous faire passer auprès de notre potentiel futur lectorat virtuel pour un membre de la bande à Baader particulièrement peu gracieux.
    Quant à ceux qui pensent malin d'apparaître sous les traits d'un personnage de manga, ou d'une fleur, ou d'un animal domestique, la bienséance nous ordonne de ne pas nous étaler plus longuement sur leur cas.

    Alors que faire ?

    C'est simple : étudier avec sérieux et impartialité ce qui se fait chez les professionnels de l'édition.
    Depuis la mise sur le marché du daguerréotype en 1839 (non je ne suis pas allé voir sur Wiki, je LE SAVAIS), pas un écrivain n'a pu - cabotin comme ils sont - résister à l'appel de l'objectif. Toutefois, les temps de pose particulièrement longs excluaient cruellement toute tentative de spontanéité, sous peine, à l'arrivée, de se retrouver flou. Donc, pas de sourire, encore moins de grimace. Ce qui explique aussi pourquoi on ne voit jamais les dents des écrivains (ni de personne d'ailleurs) sur les photos de l'époque. Au point qu'il est permis de douter de leur existence même.
    Mais passons.

    Auteurs : quelle image donner ?
     Victor, qui comme chacun le sait, était un boute-en-train de première, n'a hélas jamais pu donner libre court à cet esprit de déconnade qui d'ordinaire ne le quittait pas.

    La technique photographique a énormément évolué de nos jours (au point que le photographe de naguère a pu être remplacé par une simple main, la nôtre). Dès lors on pourrait à juste titre imaginer que les écrivains profitent de cette aubaine pour enfin laisser la bride sur le cou à la fantaisie qui les habite.

    Or, il apparaît en réalité que les écrivains n'aiment rien tant que de faire la gueule quand d'aventure on leur tire le portrait. Pire, l’extrême morosité dont chaque pore de leur peau semble imbibé est bien souvent renforcée par un arrière plan sombre, voire funèbre. 
    Pourquoi cette gênante impression de dépression chronique qui exsude de ces clichés ?

    Risquons-nous à quelques tentatives d'explication.

    Peut-être que, finalement, ça les emmerde d'écrire. Peut-être que Christian Auster, par exemple, rêvait au temps de sa prime jeunesse de courser le contrevenant dans un bel uniforme en devenant contrôleur RATP. Peut-être a-t-il été freiné dans son élan par des parents rigides et bornés qui ne lui ont pas donné le choix : "Tu seras écrivain, et puis c'est tout, et maintenant tu files dans ta chambre écrire une nouvelle, et je ne veux plus voir un plan de métro traîner, c’est compris ?" 


    Christian Oster, agent RATP refoulé

    Eric Reinhardt, pour sa part, rêvait d'une carrière de serveur au Macdo. Encore une vocation étouffée dans l'oeuf par des parents insensibles.


    Eric Romand se serait bien vu en expert comptable ou en huissier de justice. Bref, n'importe quoi sauf écrivain.

     


    Paolo Cogneti, dégoûté de la vie, contraint d'écrire des romans alors qu'il rêvait d'une simple carrière de pilier de comptoir.

    Laissons de côté les traumatismes de l'enfance pour adopter à présent une approche plus sociologique de cet étrange phénomène.
    La littérature, on le sait, c’est sérieux, ça raconte la plupart des histoires dramatiques avec plein de mots compliqués qui ne se trouvent pas sous le sabot d'un cheval. Tous ces tracas, ça donne à l'arrivée des petits êtres torturés qui n'ont vraiment pas envie de rire aux mouches. Et puis comment convaincre le lecteur qui vous avez pondu votre chef d'oeuvre en trempant votre plume directement dans vos tripes si vous arborez en toute circonstance un sourire de ravi de la crêche ? Il faut être un minimum cohérent.


    Avec Eva, on sait direct qu'on va pas beaucoup se marrer.


    Avec Kamel Daoud, on pressent que les crises de fou rire vont se compter sur les doigts d'une main d'un manchot.


    Simon Liberati : noir c’est noir, il n'y a plus d'espoir

     


    Ployant sous le poids des atrocités de notre monde absurde, Daniel a eu un mal fou à se maintenir assis le temps de la photo. D'ailleurs, juste après, il s'est écroulé à terre en hurlant : "Pourquoi ? POURQUOI?"


    Avec Sorj Chalendon, on atteint un sommet : non seulement il fait la gueule, mais il semble toiser le potentiel lecteur avec  hargne, comme s'il était coupable d'on ne sait quoi. Dès lors, qui oserait avouer à Sorj qu'on a ni acheté, ni lu son livre ?

     


    Ces deux là, j'ignore qui ils sont, mais franchement, j'espère que la corde est fournie avec le bouquin, qu'on en finisse une bonne fois pour toutes.

    Dans cet océan de neurasthénie surnage cependant quelques exceptions notables. Pas au point de voir leur dents, mais tout de même.

    Auteurs : quelle image donner ?

    Le staff Marketing de Marc Lévy s’est beaucoup creusé la tête avant d'adopter une position dite de "l'entre-deux".

    "Marc, on sait bien que tu voudrais faire la gueule sur les photos comme les autres, mais faut regarder la réalité en face : tu vends des tonnes de bouquins, tu portes des costumes Armani et tu as même réussi à stopper l'avancée de ta calvitie. Bref, tout baigne pour toi, et personne ne comprendrais que tu tires la tronche sur tes photos... surtout pas tes lectrices".

    Marc, après avoir ronchonné un moment, a tendu un index menaçant vers son staff : "OK, mais juste un tout petit sourire. Et puis je veux un fond noir, parce que faut pas déconner non plus !

    Auteurs : quelle image donner ? 

    Même topo pour Musso, également gros vendeur devant l’Éternel. Sauf qu'il est moins coriace que Lévy : du coup, il a pas eu son fond noir.

    Pour finir, le cas Legardinier s'avère particulièrement intéressant de part l'évolution de sa stratégie de communication.

    Auteurs : quelle image donner ?

     "S'il continue à faire sa tronche de chien battu, j'arrête d'acheter ses bouquins, ras-le-bol !"
    Ghislaine, retraitée dans le Calvados

    Auteurs : quelle image donner ?
    "Ah ben voilà ! T'es beau comme un Jésus, mon Gilles ! On voit bien que les peeling que tu t'offres avec l'argent de tes bouquins te font un bien fou. Vivement le prochain roman !"

    Ghislaine, toujours.

    En conclusion :

    Vous vendez beaucoup ? Alors souriez ne serait-ce qu'un peu afin de ne pas passer pour un ingrat auprès de votre lectorat.

    Vous écrivez des choses sinistres : arborez une mine sinistre, pour une totale cohérence.

    Vous ne vendez rien : quoi que vous écriviez, faites donc comme vous voulez, tout le monde s'en fout.

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 27 Septembre à 22:37

    Merci pour cet excellent article ! J'ai beaucoup ri ! Tout est très justement observé !

     

    2
    Jeudi 28 Septembre à 12:10

    Merci Samy ! :)

    3
    Jeudi 28 Septembre à 13:40

    J'adore la conclusion !! tiens, on pourrait citer (même s'il n'est pas auteur de romans mais de chansons) Michel Sardou qui a fait la gueule durant toute sa carrière !! 

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