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Avis sur texte : extrait de roman - Marc Galan

Les nuits de ma mort (Aube, Livre 4 - Premières tempêtes)

« Voilà des jours et des nuits que je suis dans cette fosse. Des jours, drôle de mot dans la bouche de qui n’a plus revu la lumière depuis… depuis… Ah, je dois recompter les trous dans la paroi de mon cachot. Je rampe vers elle, ma main la retrouve, la parcours. J’y suis. Cent dix et un, deux, trois, quatre jours qu’ils me retiennent ici… Mais que veulent dire ces jours, pour moi qui suis toujours dans le noir et n’ai pour soleil, en de fugitifs instants, que de rares insectes brillant d’une vague lueur, faible, faible, et qui pourtant commence à me brûler les yeux autant qu’un tison. Je suis éveillé, j’enfonce mon doigt dans la paroi, je m’endors, je me réveille, je fais une nouvelle marque… Mes cent quatorze jours, combien ont-ils duré aux yeux des hommes ? Moins d’une lune, ou plus d’un an ? Rien pour me guider. Par instants, je voudrais être une femme. Le flux de mon sang me dirait au moins depuis combien de lunes je suis là. Mais je n’ai que mes sens d’homme, et ceux qui me tiennent captif ont décidé de me faire perdre tout repère. La lumière du jour ne vient jamais là où je suis, non plus que la rumeur des mortels. Je les entendrais, peut-être aurais-je moyen de suivre le passage du temps, de connaître, à tout le moins, l’alternance des jours et des nuits. Non, c’est le silence… et la nuit. Je ne connais que la nuit. Ils me nourrissent. On donne à un porc des mets plus délicats. Je m’y suis résigné. Tout ce qui rentre fait ventre. Et je dois tenir.
J’avais cru, au début, la distribution de nourriture un guide infaillible pour mesurer le temps passé. Ils y ont pensé eux aussi. En guise de nourriture, ils me jettent de temps à autre une charogne ou une vessie remplie de gruau, sans régularité et selon leur humeur. Je jurerais qu’elle est droguée, bien souvent… Je pourrais refuser de manger, mais mourir de faim n’est pas une meilleure solution. Je marche dans ma cellule… marcher, un bien grand mot. Tout ce temps sans voir le soleil et le Père Jour, dans un cul de basse-fosse humide, si humide que l’eau suinte de ses parois et en noie bien souvent le fond, a rendu mes os friables comme sable, mes articulations dures comme pierre. Je serre les poings de colère, bien souvent, et je hurle tant ce simple mouvement est douloureux. Parfois, je me caresse la barbe, mais je sens sous mes doigts une broussaille toute poisseuse de boue. Je me passe la main sur le corps. Ma peau est une carapace de crasse et de terre. Ma chevelure est devenue casque, poils, graisse et vermine mêlés. J’étais prêtre, me voilà traité plus bas que le captif ou la bête immonde. Je possédais un grand savoir, l’éloquence guidait mes discours, il n’y a plus que les vers pour m’entendre. Il y a trois jours, une grenouille ou un crapaud est tombé dans mon puits, et jusqu’à ce que je l’aie écrasé dans mon sommeil, je n’ai cessé de lui parler… Parler, encore un mot. On m’a mis sur le visage une muselière. Elle ne m’empêche ni de manger mon brouet ou les fruits pourris, ni d’aspirer l’eau boueuse devenue ma seule boisson, mais ne me permet pas d’articuler. Ils ont peur, peur que je lance un sort, peur que j’appelle à mon secours les forces chthoniennes. Je le ferais, pour sûr, si je savais les mots… Mais j’ai tout mon temps. Dans ma tête, je récite toutes les malédictions que j’ai apprises. Je les psalmodie, tâchant de respecter toutes les pauses, toutes les intonations. Je fais les gestes, aussi, malgré ce qu’il m’en coûte. Je me répète des pas et des danses. Ah, comme ça danse ! Je saute jusqu’aux étoiles, je m’y fonds, mais j’ai entraîné mes ennemis avec moi, je les lâche, et ils s’écrasent avec un tel fracas que le sol se fend et engloutit tous ceux qui y vivent. Pour la stérilité des prés… Pour celle des femmes… pour que le feu du ciel embrase les récoltes… Oui, je me souviens de tout. Je cherche dans ma mémoire. Toutes les formules d’exécration me reviennent, et tous les gestes, et toutes les pierres et les herbes qui, longtemps macérées et mélangées à la nourriture et à la boisson, conduisent à la folie ou à la mort.

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P
euh... si je dis "post-adolescent dépressif et chiant", je ne suis pas trop méchant ? Enfin, c'est juste mon avis, hein...
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B
Très beau texte. On a l'impression d'être à la place de cet homme, dont on ignore la faute (innocent, coupable ? On sait juste que c'est un sorcier). Je pense que nous sommes dans le registre de l'heroic fantasy, mais avec une qualité d'écriture qui n'est pas la caractéristique habituelle du genre.<br /> N.B. : Je crois qu'une femme dans les conditions extrêmes où est cet homme cesserait d'être réglée. Donc, sa remarque est fausse. Mais je pense que cette histoire se passant dans des temps reculés, il ne pouvait le savoir et le dit de toute bonne foi.
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P
Très juste, Aloysius. Alors disons : comment se fait-il que moi, lecteur pourtant claustrophobe, je reste parfaitement étranger à toute cette souffrance et que je ne me sente même pas étouffer ? Des histoires d'enfermement réussies, il y en a, et la première qui me vienne à l'esprit c'est "Journal d'un Monstre" de Matheson. <br /> <br /> Si l'idée avait correctement été rendue par le texte, j'aurais dû sentir mes poumons opressés. Ce ne fut pas le cas.
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S
Je suis plutôt de l'avis de Beaujean : le style est à la fois plaisant et inhabituel pour ce genre de texte.<br /> Un adolescent dépressif parlerait plutôt de sa propre souffrance, et pour qualifier l'auteur de "chiant", ne faudrait-il pas le connaître personnellement ?<br /> En revanche, je n'ai pas eu de frissons, malgré la riche description, et j'avoue attendre un peu d'action, ou une biographie du personnage.
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A
Quel texte puissant ! On sent chez cet homme un désir de vengeance et un espoir irraisonné de s'en sortir qui doivent être une lampe perpétuelle qui brille et brûle dans l'obscurité de son cachot.<br /> Un claustrophobe - et bien des hommes non motivés - seraient morts depuis longtemps dans les conditions d'isolement sensoriel où il vit. <br /> Pour ce qui est de la forme, les images sont belles, le texte est dense. Je suis en général très exigeant sur la qualité littéraire. Là, je ne trouve rien à redire.<br /> Je n'arrive, sinon, pas à situer l'époque de l'action. Mais je pense que le roman nous en dit plus et que vous avez voulu plonger vos lecteurs sur ce blog dans l'action sans faire de longs préambules pour planter le décor. C'est le plus souvent d'un rare ennui. Mieux vaut que le décor s'intègre à l'action. C'est une marque de savoir écrire qui manque aux textes amateurs et à trop de textes professionnels.
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