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Belinda éclata de rire. L’auteur du reportage faisait preuve d’un sens exploratoire des plus fantaisistes. Elle se souvint pourtant d’un séminaire de stratégie à Paris, il y avait quatre ans de cela, au cours duquel l’un des participants appartenant à une institution de veille stratégique avait déclaré qu’on les entraînait à simuler toutes sortes de périls, pour lesquels ils devaient imaginer des parades adéquates et le danger le plus simulé, celui considéré comme le plus vraisemblable était celui provenant d’une agression arabe massive. La France devait se préparer à une attaque musulmane susceptible de se déclarer durant la décennie à venir. Une réédition de leur avancée jusqu’à Poitiers, au moment de la conquête arabe dans la première moitié des années sept cent sans doute. Elle avait jugé la préoccupation parfaitement ridicule. Tout un chacun savait que les Ara bes n’avaient pas les moyens, ni l’envie d’attaquer les Français ou les Américains, du moins en guerre officielle. Ils auraient eu des sentiments belliqueux à assouvir, ils s’en seraient pris depuis longtemps à Israël. Les Palestiniens leur reprochaient suffisamment leur pacifisme.
Cette angoisse relevait du fantasme, du même registre que celui que l’on peut déceler au fond de soi, en contre sens de toute raison, d’une attaque en masse, un jour, par une armée d’abeilles, de serpents, de rats ou de cafards. Des peurs irrationnelles qui prennent naissance dans le dégoût que l’on peut avoir de ces insectes ou de ces espèces dont on craint une démultiplication envahissante, incontrôlée, à l’image de ce chef de parti français d’extrême droite, xénophobe, qui imaginait publiquement que le milliard actuel de petits chinois industrieux puisse, dans un avenir proche se transformer en cinq milliard de chinois agressifs aux portes de Paris.
Belinda se leva et alla dans la pièce voisine, celle où se trouvait le poste de télévision. Les personnages sur l’écran n’étaient pas des acteurs, c’étaient des citoyens anonymes, engagés dans une situation réelle, transmise en direct. Enveloppés d’une épaisse poussière grise ils avaient les yeux hagards, certains titubaient. Les journalistes parlaient d’un ton incrédule, hébété, rien de comparable avec les voix parfaitement audibles, froidement professionnelles, à l’articulation soignée et détachée, que l’on pouvait entendre lors de reportages en direct sur les massacres au Rwanda, en Tchécoslovaquie.
-Sait-on ce qui s’est réellement passé?
-Des avions kamikazes se sont abattus sur le World Trade Center et le Pentagone.
«Des avions kamikazes ! se dit Belinda, les Arabes faisaient quelques avancées en la matière ! Jusque là, ils ne s’étaient battus qu’avec leurs corps, si l’on devait s’en tenir à ce qui se passait en Palestine. Pour L’Amérique, pays de la haute technologie, ils étaient passés à un stade supérieur.»
Assise face à son poste de télévision, elle prenait connaissance des derniers évènements. Elle devait se rendre aux États-Unis sous huitaine. La destruction,
quelques jours auparavant, des deux tours jumelles de New York par des forces, disait-on, terroristes islamistes faisait peser
l'incertitude sur l'accueil que lui réserverait la police des frontières à l'aéroport de Washington. De nationalité algérienne, elle devenait forcément suspecte. Elle pensa annuler son voyage, le
retarder tout au moins jusqu'à ce que les choses aillent mieux. Sur l'écran de télévision les discours belliqueux se succédaient. L'Amérique partait en guerre et le faisait savoir dans un
discours populiste. Légèrement étonnée, elle écoutait sans comprendre.
Elle avait toujours imaginé que le populisme était réservé aux discours des membres des gouvernements successifs que L'Algérie avait pu connaître depuis son indépendance, une culture propre, un
pot pourri de religiosité primaire, de morale populacière, de vantardise nationale pathétique, une marque de fabrique en somme, qu'elle
avait crue spécifique à son pays, mais là elle découvrait que les officiels américains étaient de parfaits disciples, utilisaient exactement les mêmes ingrédients,
Dieu, La Nation, Le Peuple en souffrance virile, les Ennemis Extérieurs. Ils s'exprimaient avec grandiloquence et vivaient petitement le malheur qui leur était
arrivé.
Jusqu'à présent, on n'avait pas vraiment su qui était Georges Bush, le président actuel des États-Unis d’Amérique. Maintenant dans la soif de vengeance qui dévorait les Étasuniens, on découvrait
un Gorges Bush à âme de cow boy qui parlait le langage de son prédécesseur Reagan, acteur de films de séries B avant de devenir président: il voulait Ben Ladden, le
terroriste saoudien, que l'on soupçonnait d'être l'auteur des attentats qui avaient déstabilisé l'Amérique mort ou vif.
Belinda fixa soudain l'écran sans en croire ni ses yeux ni ses oreilles ! En réponse à la question du journaliste de la B.B.C. qui lui demandait de commenter les évènements, un ambassadeur des
États-Unis éclatait en sanglots. Son Excellence ne pouvait articuler un mot, les sanglots étaient le commentaire. L'ambassadeur en larmes disparut de l'écran et le président Bush lui succéda.
Dans un langage martial, il annonçait l'état de guerre, on ne savait pas encore exactement contre qui, et dans un style pindarique il échauffait le peuple en moulant de ses lèvres fines, presque
inexistantes, les expressions pompeuses de "justice infinie" et "liberté immuable" dont l’emphase la firent sourire.
En Algérie on avait décapité des bébés de deux mois, on les avait accrochés par des piques aux portes de la maison de leurs parents, en ville ou au marché on partait en morceaux sous les bombes,
on égorgeait à tour de bras à chaque tombée de crépuscule et cela depuis des années. Aucun ambassadeur n'avait jamais pleuré et aucun président n'avait jamais fait de discours enflammé sur le
sujet. Elle jugeait la réaction des États-Unis inédite, pour tout dire de mauvais goût. On lui avait toujours appris qu'il fallait rester digne et mesuré dans le malheur et dans ces pleurs de
diplomate, ces remous patriotiques, cette sensiblerie larmoyante, cette cacophonie médiatique, ces appels d'harangueurs de foire à la vengeance, ces mines de journalistes étrangers, profondément
attristées, de circonstance, comme si, coincés par les bonnes manières, ils se devaient d'assister à l'enterrement du voisin, elle n'entrevoyait pas beaucoup de
dignité. Elle se rappela que l'élégance n'était pas toujours le fort des Américains, qui, pour beaucoup d'entre eux, elle avait eu l’opportunité de le constater, ne
détestaient rien plus que la finesse des propos, des attitudes et des idées.
Fatiguée, elle éteignit son poste de télévision. Elle en avait vu et entendu suffisamment pour se faire une juste opinion de l'atmosphère qui prévalait en ce moment aux États-Unis. Elle appela le
cabinet de conseil en management Axe One chez lequel elle devait se rendre dés le surlendemain. Bientôt elle eut au bout du fil la voix de son directeur Patrick Blank Wright. La voix était bien
timbrée, métallique, grave, froide. Elle exposa ses craintes, suggérant que peut être il était préférable de remettre sa venue de quelques jours. Un silence, puis:
-Je ne vois pas pourquoi vous auriez des problèmes à votre arrivée
- Mon passeport!
- Il est faux?
« En voilà un idiot! » pensa t-elle
-Non, il est Algérien
- Je ne crois pas que cela soulève des difficultés, mais si vous en aviez, téléphonez moi.
Il raccrocha. « Cela doit être la fameuse efficience américaine se dit-elle. Droit au but, pas plus loin que le but et sans fioritures.»
Les trois jours avant son départ furent stressants. Le monde des médias, affairé, énervé, chauffait l'opinion à blanc par une surexcitation verbale et émotionnelle encore jamais égalée. Un délire
de chagrin, d'indignation, de révolte, d'incrédulité: comment avait-on pu s'en prendre à des Américains sur leur propre sol? Les terroristes étaient bien plus que
d'odieux criminels, c'étaient des apostats et des sacrilèges. On se rappelait Pearl Harbor et en représailles, la bombe atomique. D’aucuns se demandaient s’il n’était
pas temps d’en envoyer une autre sur un quelconque pays arabe pour l’exemple ou encore mieux, sur tous. Des esprits plus raisonnables appelaient à la prudence : il n’était pas du tout certain que
cela résolve le problème et des biologistes rappelaient à tous que certaines espèces, les cafards entre autres, avaient la particularité de bien résister aux radiations. L'hébétude chassait l'intelligence. Elle scruta sur l'écran le visage de Georges Bush, qui une fois encore s'invitait dans les foyers du monde. En fait y en avait-il encore
de l'intelligence? Il semblait que le temps d'un mandat présidentiel américain ou deux, une pénurie s'annonçait.
L'airbus s'élevait lentement, à grand peine, tel un oiseau volumineux, pesant, vacillant, ondulant péniblement à droite, puis à gauche, un à coup, puis un autre. L'ascension progressait toujours
et l'équilibre tardait à venir. Belinda ferma les yeux. Elle détestait et aimait à la fois ces premiers instants de décollage. Pénibles par l'apesanteur dont l'aéronef ne pouvait encore
s'affranchir, comme si la terre le retenait malgré lui, ils préludaient cependant à d'agréables moments, lorsque l'avion à huit mille mètres d'altitude, fendrait le ciel au dessus des nuages
floconneux, immaculés, éparpillés dans les cieux comme autant de messages d'avenir à élucider. L'airbus atteignit enfin sa vitesse de croisière et le ronronnement des moteurs, ayant perdu de sa
furie, devenu régulier, la berçait et l'invitait à la rêverie. À travers le hublot, elle se mit à observer le tapis mouvant de nuages. Certains semblaient courir plus
vite que d'autres, avec une légèreté mutine vers une quelconque destinée. Ils s'assemblaient et se séparaient selon la chorégraphie d'un ballet à la signification mystérieuse,
orchestré on ne savait où et on ne savait comment.
Belinda avait vingt huit ans, et se rendait aux États-Unis. Elle devait se rendre à un cabinet de conseil en management pour y présenter et approfondir le travail pour
lequel elle avait été recrutée. L'étude qu'on lui avait demandé de mener n'était pas totalement terminée et elle disposait de peu de temps pour y remédier. Elle comptait mettre à profit les sept
heures de vol qui la séparaient de Washington. Son ordinateur personnel branché, elle se mit au travail. Au bout d'une heure elle se dit qu'un peu de musique lui
ferait du bien et mit ses écouteurs. C'était effectivement bien plus agréable de travailler en musique. Sans s'en apercevoir vraiment, elle se mit à taper sur son clavier, se mouvant légèrement,
très légèrement, sur son fauteuil, au rythme des mélodies. C'était une manière pour elle d'atteindre la concentration absolue. Elle sentit soudain qu'on lui prenait le bras. Elle tourna la tête
et le vit qui la regardait avec des yeux courroucés tout en articulant elle ne savait quoi, le casque sur sa tête ne lui permettant pas d'entendre. Elle le retira
-Mademoiselle, disait-il, pourriez-vous arrêter de bouger continuellement? Vous me donnez le tournis.
Il parlait lentement, articulant soigneusement, comme s'il voulait bien lui faire comprendre le sens des mots, ou comme si l'irritation ralentissait son débit. Ce faisant, il la fixait de ses
yeux bleus grands ouverts.
-Excusez- moi, je n'ai pas pensé que je pourrais vous gêner.
De son coté, elle étudia le visage, jeune, la trentaine passée de quelques années peut être, les cheveux qui, en contre jour, apparaissaient châtain foncé, le regard volontaire. Il lui avait
parlé un peu comme on s'adresse à un enfant fautif, aussi ne dit-elle rien de plus, remit son casque et se replongea dans ses calculs.
Elle ne travailla pas longtemps. Une hôtesse avenante, souriante présenta un plateau repas. Elle le tendit par delà son compagnon de rangée, celui là même qui un peu plus tôt s'était impatienté
de son agitation. Il s'enfonça légèrement dans son fauteuil pour laisser passer le plateau et dans le même temps tourna la tête un court instant pour l'observer. L'hôtesse proposa des boissons,
et le choix une fois exprimé, tendit la bouteille à Belinda qui la posa sur son plateau, mais qui, gênée par l'étroitesse de l'espace, faillit la laisser échapper. Une
main adroite saisit la bouteille de justesse, la reposa doucement et la cala. Elle lui sourit, gênée par sa maladresse. Il vint à son
secours:
-Vous savez, même en classe affaires, les fauteuils sont trop rapprochés. J'ai toujours du mal à y installer mes jambes.
Elle l'observa plus attentivement que la première fois. Elle balaya les jambes des yeux, longues effectivement, remonta vers le buste habillé à la mode du moment, pull fin à col en V très fermé,
brun foncé sous une veste de même ton, de coupe classique, avec cependant, une pointe de modernité. Elle remonta encore plus haut vers une bouche immobile, pleine mais
sans surplus, bien dessinée, tout en ne distillant rien de féminin. « Quoique, se dit elle, dans ce monde à la modernité galopante, dans lequel l'homosexualité a droit de cité et se revendique
comme un nouvel art de vivre, sait-t-on jamais? » Son regard poursuivit ses investigations et elle nota que le nez était droit, avec des narines raisonnablement écartées. Un bon point pour lui.
Elle détestait vraiment les narines trop écartées. Elle rencontra enfin le même regard bleu que précédemment, celui qui quelques instants auparavant la sommait de se tenir tranquille.
L'expression d'autorité y avait disparue maintenant pour laisser place à une lueur amusée. Les yeux bleus observaient l'observatrice et semblaient dire:
-Suis-je à ton goût? T'es-tu fait une opinion déjà ou désires tu en savoir plus?
Elle se sentit irritée et se mit à regarder à travers le hublot, rompant ainsi le contact qui s'établissait.